La Bafouille #1

Ce n’est pas du poulet

hommage aux médiateurs et aux médiatrices culturelles mais pas que…

Pleins de visages différents, pleinS de gens, pleins de petits mouvements, pleins de gens, pleins de regards, de paires de regards qui vont venir s’agglutiner sur moi comme ça… Pleins de regards qui vont venir se coller à ma peau rouge, luisante, sucrée. Pleins de regards mouches, de regards louches de mouches pleins de milliers de petits yeux à l’intérieur de leurs pleins de dizaines de paires d’yeux qui vont venir s’incruster dans la moindre ouverture de ma peau, la moindre coupure de rasoir, le moindre bouton éclaté, la moindre plaie vers mon intérieur, vers mon sanctuaire cerveau, ma citadelle pleines de tout ce qui fait de moi moi. Pleins de gens de partout que je vais pas pouvoir bouger, que je vais être tout contraint par leurs tout pleins de corps et de regards qui vont être comme ça autour de moi à me regarder, à me scruter, à me tâter. Pleins de regards, de gens et de mains qui se lèvent et qui se baissent comme à l’école pour poser des questions concon. Pleins de mains pleines de doigts et d’ongles taillés ou rongés ou vernis ou limés ou même un peu des quatre qui s’agitent. Des mains de toutes les couleurs qui se mélangent autour de moi qui tâte, touche, caresse, gratte malgré qu’on leurs ait dit de ne surtout pas tâter, ni toucher, ni caresser et encore moins gratter. Mais des mains et des doigts qui s’en foutent et qui le font quand même, qui tripotent discrètement pour voir si des fois ce serait pas du poulet.

Évidemment que non c’est pas du poulet.

Il va y avoir pleins de gens, Alex l’a dit dans le talkie, il a dit “il va y avoir pleins de gens, la machine à ticket chauffe à fond tu vas devoir gérer.”.

L’enfoiré je suis sûr qu’il jubile de faire autant de tickets, je le connais bien, il doit être en train de sautiller sur place en imprimant à tour de bras des entrées.

“Pour un groupe ? 18 personnes ? Bien sûr qu’il reste de la place pour la visite de 16h! Profitez en c’est gratuit aujourd’hui !”

Et il sautille encore et encore. Il fait des petits bonds de droite à gauche, il trépigne, il piaffe.

L’enfoiré ! Le petit salopard qui se dit que dans les stats on va pouvoir mettre qu’ils étaient des centaines à venir pour la visite de 16h. Putain je vais me faire défoncer la gueule, je vais tellement en chier. Je suis sûr qu’il jubile l’enfoiré. Il jubile pas parce que je vais me faire défoncer mais parce qu’il sait qu’on va avoir des grosses stats à accrocher comme ça dans notre tableau comme un trophée. Des bonnes grosses stats qui ballottent qui font pas forcément jolies parce que justement on dirait presque qu’elles sont gonflées exprès, mais des bonnes grosses stats quand même à venir poser sur des bureaux d’élu.e.s pour qui z’y voient qui k’cé qui a les plus grosses stats.

J’ai vu dans le vide centrale un grand panache de fumée qui se levait, qui se tordait dans tous les sens comme un serpent de fakir qui cherche son chemin. Un serpent de fakir en fumée qui dodeline au rythme de la machine à ticket (sa matrice, son panier) qui fume et fume et fume encore pour que le serpent grossisse et que cette métaphore phallique ne cesse de devenir de plus en plus lourde.

Il va y avoir pleins de gens, c’est sûr, je suis foutu. J’ai rien préparé, j’ai la gueule de bois, je crois que je suis malade en plus, c’est sûr j’ai choppé un truc pas net hier au bar quand j’ai bu des pintes. J’ai mal à la tête et je sens que je pique un fard violent puisque ça palpite du gros sang qui bouillonne jusque dans mes joues. Pourquoi je bois des pintes moi aussi, pourquoi je passe mes veilles de visites à boire des pintes ? Je le sais bien que je suis pas bon pour faire mes visites avec une gueule de bois. En plus les gentes quand iels seront pleins iels vont le sentir que je suis en gueule de bois, iels vont le sentir et me juger silencieusement. Je les hais tou.te.s ces gentes, qu’est ce qu’iels ont besoin de venir voir des expositions un premier dimanche du mois ? Est ce que moi je vais voir des expos les premiers dimanche du mois ? Est ce que je sors de chez moi avec toute ma petite famille pour aller voir des expos d’art contemporain les premiers dimanches du mois ? Y’en a pleins d’autres en plus des premiers dimanche du mois ou ce n’est pas moi qui fait la visite, y’en a pleeeeeeeiiiiiins. Y’a même des deuxième et puis des troisième et des quatrième (rarement des cinquième et des sixième) et puis y’a les autres jours de la semaine, sauf le lundi parce que le lundi on ferme.

Pourquoi ?

Pourquoi quoi ?

Pourquoi on ferme le lundi ?

Aaaaaah ?

Pourquoi on ferme le lundi et pas un autre jour ?

Mais qu’est ce que j’en sais moi ?

Pardon.

Je ne devrais pas m’emporter, ce n’est pas ça mon boulot, je suis doux d’habitude. Les gens m’aiment bien pour ça, pour ma douceur. Les gens aiment bien ma douceur et iels disent souvent que je suis vraiment doux et que ça se sent que j’ai un bon fond. C’est vrai qu’au fond j’ai un bon fond mais c’est vrai aussi que si je stress je me mets à péter une pile et que quand je pète une pile je parle à toute vitesse et que je suis tout rouge et que je transpire et que je bafouille que j’en fous pleins partout des postillons en essayant de me rappeler de ce que je devais raconter de cette histoire de visite ? Alors je stresse encore plus de voir que je sais pas quoi dire ni dans quel ordre le dire, enfin je l’ai su il s’appelle… Le gars qui a fait cette oeuvre-là il s’appelle Richard Art-schwa-gger il est né en 1923 à New-York, ou à Washington ? Oui à New-York, non merde attend… ATLANTA ? Non ? C’est aux Etats-Unis c’est sûr, oui oui c’est un ricain. Pardon un Américain. Oui, non c’est en fait à Washington… Je crois… En tous les cas il est mort. Il va pas me faire un procès si je me plante hein ?

AHAHHAHAHHAHHAHAHAH…

Merde personne ne rit. Moyenne d’âge 70 berges, j’aurais pas dû faire une blague sur la mort… C’est sûr qu’iels la connaissent en personne la mort, elle est déjà venu plusieurs fois frapper à leur porte la grande faucheuse. Oh putain les tronches, des tronches d’enterrements justement, remarquez c’est raccord et puis pas besoin de changer d’expression : direct du cimetière des vivants au cimetière de l’art.

Putain je délire complet, j’espère que je cause pas à voix haute.

Est ce que la visite à commencé ? Est ce que je me suis présenté ? Est ce que j’ai fait ma blague à la con pour détendre l’atmosphère ? Il faut TOUJOURS faire une blague à la con pour détendre l’atmosphère mais pas sur la mort. Arrête de penser aux morts. Pourquoi tu penses aux morts ? Oh putain que ça va être glauque cette visite si j’arrête pas de penser à la mort on va jamais s’en sortir… Il faut que je sorte ce mot de mon vocabulaires, que je l’efface de mon programme et que je me re-boote sur les paramètres d’usine.

pomme
pomme

​pomme

​poooooommmme

Je suis une petite pomme, je suis la petite pomme croquée par Alan Turing sur fond blanc qui se matérialise après la pression conjointe du bouton power et du bouton central pendant plus de dix secondes avant de lâcher le bouton power et d’attendre avec le pouce sur le bouton central.

Je suis la petite pomme d’Alan Turing, je suis la pomme empoisonnée qui a donné la mort à Alan Turing.

MERDE

Je suis une pomme, une banale pomme. Une pomme dessinée en profil avec un morceau mangé sur le côté droit. Une pomme croquée deux fois. Je suis une pomme comme celle du label des Beatles dont trois des quatre membres sont morts. Il reste Paul, mais il paraît que Paul aussi est mort, il paraît qu’il est mort et qu’on l’a remplacé par un sosie. Sur la pochette de l’album Abbey Road c’est écrit, c’est écrit que Paul aurait eu X année “si” sous entendu “si” il était pas mort.

MERDE

Je suis une pomme, une vraie pomme : la vie, les graines et la chaire d’une pomme arrangée comme de la viande à kebab autour de mon trognon central qui est ma colonne.

Une colonne comme l’ascenseur central du bâtiment.

​Oh chouette une branche de pommier à laquelle me raccrocher ! Vous aviez remarqué l’ascenseur ? On dirait effectivement une colonne vertébrale qui soutient tout le bâtiment, c’est fou n’est ce pas ? D’ailleurs ce n’est pas un ascenseur c’est un monte-charge, il sert à transporter les publics et les oeuvres. Oui c’est assez fou n’est ce pas ?

Pardon ?

La différence entre un monte-charge et un ascenseur ? Putain, qui a posé cette question ? Qui ?

Mais je sais pas moi… J’ai dit ça comme ça… ça rendait bien de dire que c’était un monte-charge… J’en sais rien pourquoi qu’cé un monte-charge plutôt qu’un ascenceur, y doit bien y avoir une raison mais je sais plus. J’ai zappé, c’était un truc fun mais je sais plus là…

Allez, on rembobine, on recommence, on reprend depuis le début :

F.R.A.C c’est un acronyme, ça veut dire Fond Régional d’Art Contemporain.

C’est le FRAC, pas la FRAC comme dans la phrase “je vais à la FNAC”, d’ailleurs y’a aussi le FNAC qui est aussi un acronyme comme la FNAC d’ailleurs. Le FNAC c’est le “Fond National d’Art Contemporain” et la FNAC c’est “Fédération Nationale d’Achats des Cadres”. Y’a un FRAC dans chaque région, un FNAC dans le pays et plus de 231 FNAC dans le pays et en dehors selon la page Wikipédia de la FNAC. Il y’a aussi le FDAC pour le Fond Départemental d’Art Contemporain et des succursales dans chaque ville de bonne densité, mais je risquerais de vous perdre.

Le FRAC de Rennes et donc de la Bretagne est un des premiers et il a été fondés en 81, le bâtiment actuel dessiné par Odile Decq à pris place en 2010 et des brouettes dans le quartiers des FAC et depuis il y siège comme un gros vaisseau Star Trek assez imposant et plutôt stylé malgré son inutilité sur le plan fonctionnel. C’est un beau bâtiment. ça, les visiteu.r.se.s qui rentrent dedans sans se prendre la baie vitrée dans la tronche nous le disent. Iels aiment bien ce bâtiment. Nous aussi. Enfin moi je l’aime bien… Disons que c’est sympa de bosser dans un gros projet d’architecte comme ça. ça claque le FRAC ! Il y’a des grandes marches dépareillées des “pas d’ânes” qui sont là pour “casser le rythme de l’évolution, faire en sorte que le pas se modifie et que chacun.e puisse prendre conscience de son évolution dans le bâtiment.” enfin c’est comme ça que je le formule pour avertir les gentes qu’iels risquent de se casser la gueule en grimpant derrière moi s’iels n’y font pas gaffe.

Oui parce que les marches déjà c’est quelques choses. C’est déjà un grand moment ! A peine un pied foutu dans le FRAC (si on a trouvé la porte et qu’on ne s’est pas explosé le nez contre une des vitres sans teint), après avoir esquivé les présentoir en ferrailles avec des angles isocèles qui vous déchirent la chair des cuisse et compris où aller pour prendre un ticket, après tout ça, il vous reste encore à trouver les marches qui grimpent mais pas toutes de la même manière jusqu’aux salles d’expos. Déjà que c’est pas facile de montrer de l’art contemporain, il aura fallu en plus qu’on en fasse un putain de labyrinthe façon Minotaure et sans fil d’Arianne ! C’est la rencontre entre deux mondes, celui de l’idée et celui de l’action.

Dans un FRAC il y’a des gentes (pas toustes hein, mais il y’en a) qui viennent avec des idées, pleins d’idées. Des idées reçues, collectionnées et rangées dans des boîtes qui sont à l’intérieur de leurs têtes et qu’iels sortent au besoin à des médiateurs et des médiatrices comme moi qui écoutent en hochant de la tête sans oublier de sourire bien sûr.

Nous sommes ici pour représenter l’art contemporain et l’art contemporain ne dit pas : “tu me fais chier avec tes questions, prend le temps de regarder et arrête de vouloir tout comprendre bordel, ce que t’es casse couille avec ton besoin irrépressible de maîtriser tout et n’importe quoi, t’es la raison pour laquelle j’ai pas envie de parler d’art contemporain, t’es le symbole de ce qui ne va pas dans cette société de merde, tu nous fais chier à donner ton avis sans vouloir écouter le mien. Apprend à fermer ta gueule deux secondes putain, ça fera des vacances à tou.te.s les autres et on pourras finir plus vite cette visite de merde.”NonL’art contemporain hoche la tête, sourit de manière à encourager la parole et dit :“ce que vous dites monsieur est intéressant, en effet la question de l’argent est une question centrale dans les visites et c’est bien compréhensible vue l’économie et le contexte politique actuel mais il faut savoir que les FRAC n’ont pas vocations à faire de l’argent, on est pas Enrique Martinez qui lui possède la FNAC et qui fait pas payer ses entrées mais compte bien sur votre besoin irrépressible d’ouvrir votre grande gueule de je-sais-tout pour vous vendre des merdes électroniques avec une pomme dessus qui vous donneront l’impression pendant deux secondes d’être au dessus des masses et de pouvoir ouvrir votre gueule quand bon vous semble.”HemNon… Bien sûr la dernière partie de ma phrase personne ne l’a dit.Le premier dimanche du mois, c’est le jour où les musées sont gratuits et où ces petits seigneurs viennent contrôler LEURS impôts. Iels pourraient aller faire chier les stades de foot, les patrouilles de flics où l’état des voiries mais non, iels sortent, iels s’habillent correctement et iels viennent s’inscrire à la visite de 16 h pour te la casser ta visite et raconter à qui ne veux pas l’entendre LEURS mécontentement contre l’argent qu’on LEUR vole, la gauche, la droite aussi mais un peu moins et surtout contre ce qu’iels appellent l’art CONTENT POUR RIEN.

AHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAH ! Mais c’est du génie ! Mais c’est… Mais c’est fantastique ! Me dites pas que vous l’avez inventé tout seul comme ça d’un coup de tête ? Un coup de tête, non un coup de génie, oui ! C’est tout bonnement génial… De l’art content pour rien… Ouhouhouhou, je vais la ressortir celle-là, je vais la ressortir, oh oui! Je vous la pique tiens ! C’est vrai que des fois, hein ? On se demande si c’est pas de lard ou du cochon !

AHAHAHAH ! Oui, ben vous savez, nous aussi on en fait quelques une hein ! Faut bien passer le temps ! Oh vous savez c’est pas grand chose hein ! Tenez, nous on vient bosser de midi à 19h avec une pause d’une demi-heure pour le repas et le lundi de libre, et bien nous, on en profite de tout ce temps qu’on à de récréation à imaginer nous aussi d’aussi bons mots que le vôtre ! Pas aussi bon j’en conviens, pas aussi bon ! Oui…

Ouhouhouh, j’en ai mal aux côtes ! N’en dites pas plus, n’en dites pas plus je vous en supplie hihihihihi ! Content pour rien ! Héhé, c’est vrai, hein ? On se demande où iels vont chercher tout ça ? Hein ? Non mais franchement des fois ? On dirait que c’est fait exprès d’être aussi hermétique hein ? On dirait qu’iels le font exprès de travailler aussi mal ! Non mais parce que franchement c’est pas beau ? Entre nous ? C’est vilain hein ? C’est pas esthétique, non ? On peut pas dire que ce soit franchement réussi. Si ça c’est de l’art mais je vais vous présenter des gentes qui en font tous les jours du comme ça ! S’il y’a moyen de vendre n’importe quoi, je veux bien tenter ma chance moi aussi hein ? Je dois bien avoir deux ou trois trucs dans ma maisons qui ne me servent plus que je pourrais vendre hein !On se demande des fois, je vous jure…

On m’appelle dans mon Talkie. Je me rends compte que j’ai laissé mon Talkie branché et accroché au passant de ceinture de mon pantalon. Alex me dit que la visite commence dans dix minutes et que si je veux je peux monter respirer un peu sur la terrasse avant d’attaquer parce qu’aujourd’hui y’a pleeeeeiiiiiiiinnnns de personnes pour la visite.

Mais alors vraiment pleeeeeeiiiiiiiiiiiiiinnnnnns.