La Bafouille #2

Pomme pomme popom pomme popom popom popom (vous l’avez ?)

Dans l’épisode précédent nous retrouvions notre personnage principal en prise avec une angoisse exponentielle, cherchant à s’exprimer sans tomber dans les pommes pommes pommes…

Je prends la terrasse comme le condamné à mort prend sa dernière cigarette : je sais que je n’en profiterais pas plus que ça mais au moins ça retardera le moment d’y passer. Je monte donc et je remplis bien mes poumons avant de les vider et de recommencer plusieurs fois d’affilée. Je sais que c’est ce qu’il faut faire, j’ai lu un livre là-dessus, un guide pour être exact “plus jamais timide” que ça s’appelait ou un truc du genre.

Dans le guide, iels disent qu’il faut se focaliser sur autre chose, déplacer son attention sur un autre objet, quelque chose d’inoffensif. Il faut prendre de grandes inspirations profondes et lentes et des expirations tous pareil : profondes et lentes itou. Alors je me concentre, je fais le vide, je fixe les lattes en bois de la terrasse, les passants en métal, les baies vitrées fumées, je me concentre sur le bâti, sur l’architecture… Je suis la pomme au sommet de l’arbre. Je suis la pomme qui se balance par une belle journée d’été au sommet de sa branche. Je suis ronde et juteuse, je suis sucré et acidulé, teinte de rouge, d’orange et de jaune. Je suis une adorable petite pomme bonne à croquer qui se ballotte au sommet de sa branche. Je suis le vent qui souffle dans les feuilles du pommier, la pluie légère qui l’arrose, le soleil qui le réchauffe. Je suis l’air dans lequel existe le pommier, la pomme, le soleil, la pluie et le sucré et l’acide. Je suis la pomme qui reboot. Je suis l’appui long sur power et le bouton central, je suis la pomme sortie d’usine. Je suis la pomme vierge, non croquée. Je suis la pomme vierge qui se cueille toute seule, qui n’a besoin de personne sur sa Harley Davidson. Je suis la pomme mécanique habillé de métaux rares et précieux, je suis la pomme qui coûte un bras, la pomme qu’on s’arrache, je suis la pomme dernière génération d’une grande famille de pomme. Je suis la pomme qui…

Il est 16 h moins 5 minutes, la visite va commencer, il faut que je descende.

Mon temps sur la terrasse est terminé. Je suis toujours aussi rouge, je le sens dans tout mon visage.

Chaque marche, chaque putain de marche est un supplice. Ne pas trébucher, ne pas tomber, rester droit, ne pas vomir, ne pas pleurer, ne pas partir dans l’autre sens en courant, ne pas rougir, ne pas transpirer, ne pas rater une de ces putains de marches. Je sens gronder la foule en bas dans la fosse. La foule compacte qui attend ma présence et s’impatiente. Les jeux du cirque, c’et les jeux du cirque et moi je suis le pauvre con qu’on envoie se faire bouffer par les lions en bas dans l’arène. Tout autour de moi dans les gradins je vois mes collègues, mes collègues qui respirent de ne pas être la personne qu’on envoie aujourd’hui se faire bouffer. Je vois leurs sourire tordu comme pour dire “désolé que ce soit toi mais content que ce ne soit pas moi” et je vois leurs pouces se tourner vers le bas et j’entend la foule qui rugit, la foule qui s’impatiente. Je descend les marches, je suis le dernier couillon qu’on sacrifie aujourd’hui. Ce sont mes dernières secondes de respirations, mes derniers battements de coeur, le dernier pet que je lâche vers le ciel comme une prière qui pue un peu. Une dernière pensée pour l’entreprise ? Vous me donnerez des nouvelles du spectacle ? Ami.e.s ? Collègues, co-workers ? Vous prendrez bien quelques photos pour la com’ ? On aimeraient là-haut avoir de quoi alimenter les réseaux pour faire un peu plus de pub pour le prochain premier dimanche du mois. Hé oui ! Il y en aura d’autres ! Mon sacrifice ne vous autorise qu’un court instant de répit, demain qui sait qui prendra ma place tout en bas ! Merci de rendre mes effets, s’ils ne sont pas trop tachés, à ma veuve et à mon enfant. Oh et tant que j’y suis : pensez à remettre du sable par dessus les traces de la lutte. Il va y avoir du sport, du sang et de la sueur.

“Bonjour, si vous voulez bien venir vers moi la visite va commencer.”

Cherche un sourire, n’importe lequel, un visage sympathique, un visage ami quelque part dans cette masse. Public difficile aujourd’hui, beaucoup de familles. Beaucoup d’ados qui ne veulent pas être là et de couple de quinquas. Beaucoup de groupe aussi, des personnes âgées qui papotent entre elles pendant que tu rames dans la semoule à brasser des bras et des aisselles trempées de sueur. Tu moulines dans tous les sens, tu essaie de rameuter ton troupeau. Tu es un patou, tu es un vieux patou sans poils et sans crocs au sommets de son alpage.

“Voilà… S’il vous plait. Pardon ? Vous suivez la visite avec nous ? Oui, venez… Tant qu’il y’en à pour un, y’en a pour deux !”

Personne ne te regarde, iels sont tou.te.s gêné.e.s par la scène. Tu es en train de fondre, de l’eau coule en ruisseau depuis ton front jusque dans la raie de tes fesses.

“Bien merci. Tout d’abord bonjour !”

Pas de réponse.

“Bonjour, je m’appelle tout le monde s’en branle et je serai votre guide pendant cette visite d’une heure au sein du FRAC.”

Bonjour tout le monde s’en branle, personne ne remarque ton existence, pourrais-tu s’il te plait te contenter de faire ton boulot et de le faire vite ? Un couple trémousse dans le coin gauche de ta rétine. Tes supers sens en éveil détectent une conversation qui te concerne.

“Merde… Tu ne m’avais pas dit que ça durerais une heure…” “Mais pourtant le monsieur de l’accueil…” “Rien du tout ! Merde, tu parles d’un guet-apens !” “On peut toujours partir ?” “Impossible, c’est trop tard.”

Tes super sens t’indiquent que c’est ce couple-là en doudoune sans manche orange et bleu marine qui s’agite. Tu jettes un oeil madame et puis un oeil monsieur. En t’accrochant à leurs regards tu leurs envoies des ondes télépathiques : “Vous bilez pas pour moi, partez tant qu’il est encore temps !”. Mais ces deux cons sont sortis de chez eux avec leurs armures anti-empathie pour justement ne pas avoir à entendre de message parasite dans le chemin qui les mène depuis leurs pavillon jusqu’au musée. Ton message te revient comme un écho cassé. Le regard de monsieur se fait plus dur, le regard de madame esquisse un sourire qui t’écorche la confiance et te fait saigner. Merde, une seule goutte qui tombe au sol et ça va être un carnage ! Tu t’essuies du revers de la manche.

“Avant de commencer, quelques mots sur notre structure, peut-être certain.e.s d’entre vous on déjà entendu parler du FRAC ? Attention je ne parle pas de la FNAC, hein !”

Silence, bide total, blague de merde, merde de chez merde du cul, nulle à chier imbécile, connard de trou du cul de merde, crotte de fesse de gros râté du caca tu t’es cru aux Grosses Têtes triple con ? Même toi ça ne te fait pas rire. Ressaisis-toi. Tu n’as plus que 25% d’eau dans ton corps, tu n’es plus une pomme, tu es une prune ratatinée.

“Personne n’a entendu parler du FRAC ?”

N’insiste pas, c’est gênant.

“Vraiment personne ?”

Arrête tout.

“Pas même vous madame ?”

Qu’est-ce que tu fous putain ?

“Pas vous madame ? Ni vous monsieur ? Pourtant je reconnais quelques visages qui me sont familiers ici ! Personne pour se souvenir de sa dernière visite au FRAC ?”

STOP STOP STOP ABORT THE MISSION

“Allons, allons, il n’y a pas de raisons d’avoir peur, je ne peux pas être le seul à parler ? Une visite c’est une conversation ?“

C’est la fête au malaise.

“Bon et bien puisque personne ne veut prendre la parole je vais continuer tout seul et vous n’aurez qu’à me suivre !”

Soupir de soulagement dans l’assemblée, quelques paires de fesses se desserrent.

“La visite va se découper en trois salles.”

Super ! Un plan de bataille ! Un chemin ! Nous te suivons grand leader patou, guide nous vers les sommets de ton pâturage aux marche mals branlées.

“L’exposition d’aujourd’hui s’appelle Collecteur/Collecté”

Qui invente de pareils noms d’expos ? C’est un plan marketing pour ne pas dépasser les dix visiteurs par mois ?

“Une ribambelle d’artistes vivants ou morts”

Hé merde, tu as parlé de la mort reviens en arrière. Et si je peux me permettre “ribambelle” ?

“Je veux dire… Peu importe ! Des artistes du monde entier.”

C’est mieux, la foule dodeline gentiment en te suivant, les vieux boitillent, les jeunes s’en foutent, les couples à la dérive dérive et toi vieille limace tu trace ton chemin d’eau et de sueur. Machinalement tu regardes ton portable pour vérifier l’heure, des fois que le temps soit passé plus vite que prévu, et ce faisant tu oublie que les marches sont là pour “casser le rythme de l’évolution” et du coup tu te casses la gueule.

“Merde !”

Ça tu l’as dit bien haut et bien fort, tout le monde t’a vu et t’a entendu pour une fois.

“Excusez-moi… Faites attention aux marches ! Elles ont été pensées pour…”

Oui, tout le monde le sait !

“Bien alors premier arrêt dans ce que nous appelons le vide central pour parler un peu du bâtiment.”

Par pitié, faites que le temps s’accélère.

Le couple qui s’impatientait en début de visite semble déjà résigné. Lui comme elle sont en train de fixer un point invisible au dessus de ta tête, comme pour essayer de concentrer toute leur énergie sur un exercice d’ouverture du troisième oeil. Iels sont appuyés l’un sur l’autre et leur concentration impressionne tout le monde, toi compris.

Un tel niveau de renoncement, une telle appétence vers le vide. Le temps semble s’être vidé de tout sens. La matière, les rires, la peur, le fun en général sont aspirés. Tu te sens mourir tout doucement. Peut-être pas vraiment mourir, c’est peut-être un peu comme quand tu sens que tu vas t’endormir et que ça t’engourdit de partout et que tu éteins chacune des parties de ton corps les unes après les autres. Ça doit être ça de vivre avec un détraqueur d’Azkaban ou de prendre une pause café avec un nazgûl. C’est du coton là-dedans, ça se couche doucement. Tu as oublié qu’il y avait quelque chose à dire. Tu as oublié ce que tu fous ici. Tu oublies ton corps, tu t’oublies quoi.

Fais-y gaffe on est à deux doigts que tu te pisses dessus. Tu penses d’un coup à ça.

La pisse coule le long de ta cuisse, tu es sûr et certain que tu es en train de pisser. Pas possible de te toucher l’entrejambe, pas devant un million de visiteu·r·se·s, mais pourtant ça part en jet long et chaud là, impossible de retenir quoi que ce soit, de toutes les façons les muscles ont été éteints et le temps de rallumer la bécane ce serait trop long. Non c’est fichu, tu pisses. Tu t’es vraiment pissé dessus et tu n’as rien fait pour t’en empêcher, on à atteint le dernier stade, ça y’est c’est la fin. On est passé du jeune vaillant plein de promesses au sous-vêtement souillé. C’est génial, je veux dire c’est la meilleure de la journée, c’est complètement dingue : ce qui est en train de se passer est complètement dingue. Le mec il arrive, il lâche deux phrases vide de sens et il se pisse littéralement dessus, comme ça sans pression. Pas même une petite douleur dans le pipi, non genre vraiment comme ça, c’est super, on vit une époque formidable. Bon ne tire pas non plus cette tronche, je veux dire, oui nan mais c’est sûr que dit comme ça… Non, oui, bon c’est clair ça la fout mal. On va bien trouver un truc… On va bien trouver quelque chose.

Répète après moi :

Tu es une petite pomme / Je suis une petite pomme

Tu es plein de pisse / Je ne suis pas plein de pisse.

Tout le monde te vois / Personne n’a rien remarqué.

Tu pisses / Je pisse.

Tu ne peux plus faire machine arrière / Non je ne peux plus.

C’est foutu / Oui c’est mal barré.

Va falloir faire un truc / Va falloir faire un truc

/ Oui mais quoi ?

Je propose de faire quelque chose de vraiment dingue / Dit toujours.

Hurle… /

“LA PISSE”

Merde, non pas ça, quand je dis “hurle” je pense à quelque chose d’autres, pourquoi t’as hurlé la pisse… C’est malin ! Putain mais le blaireau quoi… Ah c’est franchement génial. On avait encore un peu une chance de faire diversion mais là non c’est complètement cramé. Tu me les a tout perturbés. Alex en bas t’as aussi entendu puisqu’il sautille un peu moins d’un coup. La vache, ça a bien plombé l’ambiance, tout le monde te regarde… Bon ben… Go, hein ! Essaye de ramasser ça…

“Je me suis fais pipi dessus.”

Les vieux, les vieilles, iels vont piger ça. C’est leurs trucs de se pisser dessus. Dans le talkie accroché à la ceinture ça grésille : “Heu… Tout le monde s’en branle ? Tout va bien là-haut ?”

Autant répondre :“Oui, ça va… Je me suis juste pissé dessus.” “Ok… Je vois… Tu veux bien descendre ?… On va te remplacer.”

C’est donc si simple ? Wow ! Vraiment ? C’est aussi simple que ça ? C’est pas possible, y’a anguille sous roche. Non tu vas te faire cramer la gueule c’est sûr. Bon y’a sans doute un petit aspect “effet de surprise” qui a bien dû calmer quelques esprits, mais iels ne peuvent pas te laisser comme ça. Tu reprend le chemin inverse, le patou abandonne son troupeau et redescend de ses paturages. Une trace d’urine goutte depuis ton entrejambe souillée vers le béton ciré des escaliers. Une trace de pisse sur une trace de sueur, c’est presque beau si on y réfléchit bien. En bas Alex t’attend, comme un bon supérieur il essaie de t’attendre sans te montrer que c’est lui qui t’attend, il t’attend mais en fait c’est toi qui l’attend tu vois le genre ? Il a pas ton time. Il est là pour faire tourner la boîte qui se trouve être un FRAC qui - hasard complet - ressemble à une vraie boîte, une boîte schrodinger dans laquelle tu es à la fois mort et vivant. Oublie la métaphore du chat de Schrodinger, tu n’es pas un chat tu es un patou, un patou qui quitte son troupeau. Non, tu n’es pas un patou, tu es une pomme, une petite pomme pleine de jus qui poisse un peu sous les doigts quand on la croque. Tu es une petite pomme, tu es bio et de belle couleur, ta forme n’est pas parfaite mais les gentes t’aime pour cela. Tu es une super petite pomme, une petite pomme qui a beaucoup à donner et à recevoir. T’es vraiment une chouette petite pomme, une très très chouette petite pomme.

Retour à la branche.