Hors-piste #1

Je suis retombée sur une vidéo que j’ai découverte il y a quelques années maintenant, et ça m’a donné envie d’en parler. J’ai donc décidé de commencer une série de textes qui s’intitulerait Hors-Piste. Les textes qui la composent traiteront de près ou de loin du sport et/ou de la marche athlétique.

Je ne sais pas si vous avez déjà vu le clip Jersey des Naive New Beaters.

Si vous ne l’avez pas vu, je vous conseille de le regarder après avoir lu ce texte. L’hyperlien qui mène à la vidéo se trouve à la fin1.

Le clip a été réalisé par les membres du groupe avec la collaboration du réalisateur Remi Cayuela.

Il met en scène une compétition de marche athlétique. Du point de vue de la représentation de la discipline athlétique, le clip est à côté de la plaque. Mais ce n’est pas important, car ce n’est pas le sujet. Et en dehors de ce constat, je trouve le clip génial.

La vidéo commence. Vue aérienne d’un stade d’athlétisme et de l’environnement qui l’entoure. Les membres du groupe et le réalisateur - que j’appellerai par la suite “les mecs” - n’ont même pas pris la peine d’enlever le bruit de l’hélicoptère au montage. D’ailleurs, les mecs n’ont probablement pas les moyens de louer un hélicoptère pour ce plan. Ils ont dû le tourner au drone puis ils ont rajouté un bruit d’hélico en post-production. C’est déjà drôle.

Un panneau déroulant se déploie et annonce « Final men’s walk » avec des noms d’athlètes plus ou moins douteux. On comprend qu’il s’agit d’une compétition de marche athlétique, mais même ça n’a pas été fait correctement. S’ils avaient voulu bien faire, ils auraient écrit « Final men’s race walk ». De plus, l’étalonnage est dégueu. Les couleurs sont fades. Celles des compétitions retransmises à la TV sont plus saturées pour faire ressortir la diversité des maillots. Ici, on n’a pas daigné le faire car ce n’est pas le sujet non plus. D’ailleurs assez rapidement, la réalisation va s’éloigner du registre télévisuel pour privilégier une approche cinématographico-cheap.

Le départ se fait dans des starting-blocks. Les compétitions de marche ne démarrent jamais dans des starting-blocks, cela va l’encontre même du mouvement car la jambe d’appui doit rester tendue. On peut noter également qu’un des athlètes porte une combinaison rouge couvrant ses jambes au-delà des genoux. Cela est formellement interdit par le règlement, il n’aurait même pas pris le départ dans une véritable compétition. Et je ne peux m’empêcher d’ajouter que le départ de toutes compétitions de plus de 800 m ne respecte pas la division en couloir.

Mais de tous ces détails, les mecs n’en ont rien à faire. D’ailleurs ils se foutent de pas mal de choses. Il n’y a qu’à jeter un œil aux paroles de la chanson qui n’ont aucun rapport avec la marche athlétique.

« Riding Cadillacs just like Dr Dre Dre Dre
Taking my time to perfect the beat beat beat
Think I’ll be dead by the time they pay pay pay
For my glory, sorry just gotta quit quit quit

Think I’m starting knowing what u guys talk about bout
Drinking cognac I try defining me me me
It’s been a year since I started doing rap rap rap
I got five on it we’ll burn it up all day day day. »

Ce qui leur importe, c’est la musique, même les paroles sont accessoires. De toute manière, leur projet est clair dès le moment où l’on a analysé le nom de groupe : Naive New Beaters. Ce qui compte c’est de créer une suite de beat qui font danser, le reste n’est pas sérieux.

Le visionnage d’une telle proposition pourrait aisément agacer quelqu’un·e qui affectionnerait la marche plus que tout. Surtout si l’amour propre de ce quelqu’un·e a été usé·e par des moqueries récurrentes. Confronter les points de vue des créateurs et de l’adepte de la marche pourraient donner lieu à un énième débat sur l’ambivalence de la représentation tiraillée entre injonctions politiques et goût.

Mais ce serait une erreur de lecture regrettable parce qu’il suffit de quelques secondes pour comprendre que ce clip doit se lire au millième degré. Les mecs font preuve d’une grande liberté dans leur démonstration audiovisuelle et avoir des connaissances en marche athlétique la rend encore plus drôle.

La course commence. Les concurrents vont déployer tout un tas de stratégies pour arriver premier. Les scénaristes ont bien bossé. Ils ont analysé les différents éléments qui constituent les compétitions athlétiques et ils ont trouvé des moyens de les changer en processus de tricherie ou d’élimination. Ils cèdent à toutes les solutions, même les plus régressives. Le mot d’ordre est : si ça fait « boum », c’est encore mieux.

Le contenu de la table de ravitaillement devient un obstacle qu’il faut contourner. Les lignes des couloirs sont déviées en extérieur de la piste. Un témoin est changé en bâton de dynamite, etc.

Et tous ces processus fonctionnent si on s’accorde avec les conventions propres à la parodie. Les personnages – ou plutôt archétypes – n’ont aucun recul sur la réalité dans laquelle ils évoluent. D’ailleurs ils sont habillés comme des types qui appliquent des codes sans en comprendre le sens : ils ont tous des chaussettes hautes, des bandeaux, et des tenues des années 80, parce que c’est l’image qui vient à l’esprit des créateurs de cette vidéo quand ils s’imaginent des athlètes.

Les mecs n’en ont rien à faire de ce qu’on va penser de leur vision des marcheur·se·s. Mais ce qui est juste c’est que tout le monde en prend pour son grade à la même mesure. Leur mise en scène se met aussi à la disposition des clichés. Le coach porte un t-shirt avec écrit le mot coach. Un avion largue des bombes à eau alors qu’il aurait pu avoir des missiles et des explosions en post-prod. Comble de l’auto-dérision : les membres du groupe participent à la compétition improbable et ils sont franchement mauvais.

D’ailleurs il n’y a aucun des « athlètes » qui soit vraiment bon marcheur (ou bien on ne le montre pas). Mais le montage est bon et arrive à créer l’impression d’un dynamisme alors que les comédiens se traînent.

Cette dernière phrase dégage l’essence de cette proposition : une vidéo bonne et un projet réussi.

Je m’arrête ici et je vous laisse découvrir les images. Si l’on est sensible au genre de la parodie, cette vidéo est un délice. Bon visionnage.