Le tour des pistes #1

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

1ère ÉTAPE : TARTAN ET GOUDRON

S’il devait y avoir un point de départ à ce périple, ce serait au Stade Léonide Lacroix à Saint Cybard, Angoulême. Je foule pour la première fois cette piste en septembre 2005. J’ai sept ans. Après la gym, le cirque et le judo, je demande à mes parents de m’inscrire dans un club d’athlétisme.

En 2005, le stade Léonide Lacroix possède une piste de 400 m en tartan rouge ocre, quatre couloirs, dure, tassée par les piétinements, rapiécée par endroits, un gradin en ciment et en bois à la peinture écaillée, deux urinoirs et un WC handicapé pour tous les usagers. C’est une piste en mauvais état, mais pour l’enfant que je suis, c’est un complexe sportif monumental.

J’y pratique mes premiers entraînements, une fois par semaine, puis deux, puis trois. J’y fais des débuts piétinant en demi-fond, des résultats consternants au lancer de vortex et des progrès exponentiels en marche athlétique. J’y connais toutes les conditions météorologiques imaginables : les chaleurs qui te font perdre des litres d’eau, les pluies qui t’en font gagner autant, les vagues de froid qui annihilent la mobilité de tes doigts et de tes orteils… J’y connais même la piste recouverte de neige à l’exception du premier couloir qu’un entraîneur avait déblayé toute la journée.

Le premier couloir, qu’on appelle plus communément « la corde », est convoité par tous les athlètes, que ce soit en compétition ou à l’entraînement. C’est aussi le couloir le plus usé. Au stade Léonide Lacroix, le premier couloir a été entièrement découpé, arraché, afin d’y greffer un revêtement plus récent.

Quand je commence à côtoyer cette piste, le premier couloir a été raccommodé et abîmé à nouveau. Il manque des bouts de tartan à plusieurs endroits, il faut prendre soin de les esquiver pour ne pas déstabiliser sa course mais au final, on perd du temps quand même.

Je quitte cette piste en 2014 pour le Stade Ma Campagne, Angoulême, toujours.

Dans les années qui suivent, la municipalité arrête d’entretenir la piste de Saint Cybard, la mousse prolifère. En 2019, la piste est goudronnée. Je l’ai revue. J’ai eu l’impression qu’on l’avait coulée dans la résine époxy, comme on l’aurait fait pour un insecte mort. Ça m’a fait de la peine.

Comme je le disais plus tôt, je quitte cette piste en 2014 pour m’entraîner au stade Ma Campagne situé à cinq minutes à pieds de mon lycée : c’est parfait. Je sors de cours le soir, je marche cinq minutes ; j’arrive dans un bâtiment neuf, pour me changer dans des vestiaires neufs, puis je pose mes affaires dans un gradin neuf, m’entraîne sur une piste neuve, et pour finir je me douche dans des douches chaudes.

Passer d’une piste dans un état de dégradation avancé à une piste immaculée est un changement radical dans ma perception de l’entraînement. Le complexe sportif Ma Campagne est muni de deux pistes : une de 200 m (pour l’échauffement) et une autre de 400 m (pour la compétition). Celle de 400 m étant une piste en tartan huit couloirs, souple, sans accrocs, un immense gradin en béton armé, des vestiaires pour les entraîneurs en plus de ceux pour les athlètes, des WC par dizaine. Même dans la plupart de mes déplacements, je ne suis pas habituée à autant de luxe.

Et pourtant, cette piste assiste à mon déclin sportif, à mes tentatives de m’accrocher à mes meilleures performances tout en ne réussissant qu’à m’en éloigner de plus en plus.

En mai 2016, je la quitte sans sommation.