Le tour des pistes #11

De septembre 2020 à janvier 2021, j’ai séjourné à Bruxelles. J’y ai fait des tours de piste. Cet épisode est un aparté en dehors des frontières françaises.

11e ÉTAPE : VEDETTES ET GENS ORDINAIRES

Septembre 2020, avant mon départ pour Bruxelles, je contacte un club pour leur demander si je peux m’entraîner sur leur piste. J’ajoute que je suis française et que je fais de la marche. On me répond qu’il n’y a pas de groupe de marcheurs·ses dans le club, mais que je suis tout de même bienvenue.

Quelques jours plus tard, je me rends au Stade Roi Baudoin. C’est le complexe le plus monumental sur lequel il m’a été permis de marcher. La piste de neuf couloirs en tartan rouge ocre est entourée de gradins pouvant accueillir cinquante milles spectateurs·rices. Pourtant, la piste est en mauvais état : dure, usée à la corde de chacun des couloirs. Je comprends vite que c’est un stade de football, accessoirement entouré d’une piste d’athlétisme. D’ailleurs, quand un match est prévu un jeudi, les athlètes sont priés de s’entraîner ailleurs pendant toute une semaine.

Je rencontre le groupe d’athlètes de demi-fond. L’entraîneur me présente les athlètes les plus performants du club avec fierté. Cette athlète est championne de Belgique sur 800 m, cet autre l’est dans la catégorie masculine, cet entraîneur a été une star du 110 m haies sélectionné de nombreuses fois aux championnats d’Europe. Ce dernier le reprend en disant qu’à l’athlétisme, il n’y a pas de vedettes, il n’y a que des gens ordinaires. Il ajoute : « les vedettes, c’est réservé au football. »

Puis on m’apprend qu’en Belgique, la marche athlétique n’existe plus. Elle a existé mais aujourd’hui plus personne n’est en capacité d’entraîner des athlètes à cette discipline. Il y a quelques années la fédération a décidé de retirer l’épreuve de marche des interclubs car les athlètes - mal entraînés - s’y blessaient. Les rares compétitions encore existantes n’inscrivent que trois ou quatre concurrents·es.

Quand je fais mes premiers pas sur la piste, j’ai l’impression de retourner dix ans en arrière quand Yohann Diniz n’avait pas démocratisé la marche. Les adolescents·es pouffent de rire après mon passage. Sauf que j’ai dix ans de plus qu’eux·elles. Cela me met un coup de vieux mais cela me préserve aussi des insultes, car jamais ils n’oseront me traiter de « pute » ou de « salope » ouvertement.

En novembre 2020, je passe dans la catégorie Sénior.

Me voir marcher éveille une certaine curiosité - voire une forme d’admiration - chez d’autres athlètes.

Un jour, un jeune me demande si la marche est plus difficile que la course. Je commence par dire que non et tout en faisant la démonstration, je me rends compte que la réponse est en fait oui : pour un même effort, un athlète ira toujours moins vite à la marche.

Une autre fois, un athlète du groupe de demi-fond m’avoue :
— Avec les autres, on se demande parfois comment tu fais.
Je lui demande de préciser. Il reformule.
— Comment tu fais pour faire cette discipline alors que tu pourrais aller plus vite en courant ?
Je prends quelques secondes pour me poser la question. J’envisage pendant un instant les dizaines de réponses possibles. Je me rends compte que cela fait longtemps que je ne me la suis pas posée. Et je finis par dire : « Il y a un rapport à la technique que j’aime bien. ».
Il entend la réponse mais ne la comprend pas. En revanche, depuis ce jour, alors que l’entraîneur de demi-fond insistait à chaque entraînement pour me faire courir, il me laisse marcher sans commentaire.

En janvier 2021, je quitte Bruxelles.

Au moment de partir, on me dit : « Au revoir la marcheuse ! ».