Le tour des pistes #2

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

2e ÉTAPE : MÉDIOCRITÉS ET BARBECUE

Enfant, mes parents m’accompagnent à toutes les compétitions de Charente et de Charente Maritime. Ainsi, quand je rencontre le Stade Bernard Becavin, Cognac, nous sommes en octobre 2006. Je mesure tout juste un mètre vingt. Je suis un poids plume. Je cours, pas assez vite. Je saute, pas assez loin. Je ne lance pas, je jette au sol un peu plus loin. Mais dans ma tête, je suis Christine Arron, je suis Eunice Barber.

En réalité, je suis une athlète en dessous de la moyenne. Méritante, mais médiocre quand-même. J’alterne entre l’avant et l’avant-avant dernière place. Cela n’entame en rien ma motivation, et je ne rate aucune compétition. À la fin de l’année, faute d’avoir la coupe de la meilleure sprinteuse ou meilleure sauteuse, j’ai la médaille de l’assiduité.

Tous les ans, je reviens sur la piste de Cognac, gagnant chaque années des places dans les classements et des centimètres sur le mur du salon. Mais j’explose vraiment le jour où je m’essaye à la marche athlétique. C’est en mai 2010, au Stade Yvon Chevalier, Saintes. Je me lance sans aucun entraînement spécifique sur la piste et boucle le 2000 m marche en 14’09’‘19. C’est un chronomètre simplement correct, mais je fais preuve d’une disponibilité au geste de la marche. C’est ce que constate en tout cas un entraîneur du club qui me propose d’intégrer le groupe de marcheurs·ses.

À partir de septembre 2010, je suis un entraînement hebdomadaire en marche athlétique. En octobre 2010, je retourne à la piste de Saintes.

Si je devais associer une odeur aux pistes d’athlétisme, ce serait celle du barbecue. Tout club qui organise une compétition doit prévoir une buvette. Qui dit buvette, dit sandwichs ; qui dit sandwichs, dit merguez-saucisse ; qui dit merguez-saucisse, dit barbecue. Ainsi, à la plupart des compétitions, le fumet du barbecue envahit la piste à partir de 11 h, au plus grand désespoir des athlètes qui toussent, salivent, crachent pendant tout leur concours.

En octobre 2010, je retourne à la piste de Saintes. Je concours mes épreuves de lancer et de saut dans la matinée. Il ne reste plus que la marche, nous sommes en début d’après-midi, deux heures avant la course, j’ai faim, l’odeur de la viande grillée a envahi la piste, je cède à un sandwich-merguez. Je n’ai pas encore conscience de l’ampleur de mon erreur.

Plus tard, la course débute. Je m’aperçois vite que l’enjeu de celle-ci ne sera pas de faire le meilleur temps possible, mais de faire le meilleur temps sans rendre le sandwich-merguez sur la piste. La viande cuite au barbecue est partout : elle s’infiltre dans mes poumons à chaque inspiration, elle appuie sur mes jambes à chaque foulée, elle baigne au fond de ma gorge. Je transpire de la graisse de mouton. Finalement, je sors victorieuse de cette épreuve puisque je réussis à ne pas dégueuler tout court. Je finis ce 2000 m marche en 13’29’‘12.

Ce jour m’apprend deux choses. La première, c’est que plus jamais je ne mangerais de sandwich-merguez. La seconde, c’est que j’ai réussi à battre mon record de presque une minute en seulement huit entraînements. De combien pourrais-je le battre en m’entraînant plus ? C’est à partir de ce jour que je fais de la marche ma spécialité.

Je m’entraîne assidûment. Et moins d’un an plus tard, en mai 2011, sur la même piste de Saintes je descends à 11’16’‘2. Mes progrès sont exponentiels.

En octobre 2011, sur la piste de Cognac, je descends à 11’10’‘94.

Mais je suis confrontée pour la première fois sur cette piste de Cognac au dénigrement de ma discipline reine. Alors que je fais quelques tours de pistes pour m’échauffer, des athlètes se moquent de ma démarche depuis le bord de la piste. Je ne me souviens plus si l’insulte était à base de « pute » ou de « salope », cela ne m’a pas marquée. J’apprendrais plus tard que si j’avais été un garçon, j’aurais été traitée de « pédé ».

Mon souvenir est flou car il se confond avec toutes les autres moqueries que j’ai essuyées depuis. Mais à cette époque, j’ai atteint un niveau tellement exceptionnel pour mon âge que je bats même les garçons. Et cela a fermé la gueule des gars sur le bord de la piste.