Le tour des pistes #3

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

3e ÉTAPE : TRIBUNE ET CASQUETTE

Traîner sur les pistes d’athlétisme signifie aussi « regarder les autres concourir ». J’ai passé sans doute plus d’heures à regarder des athlètes concourir, qu’à concourir moi-même. Ajoutez à cela que ma carrière de spectatrice a commencé avant de fouler des pistes.

Avant ma naissance, mes parents ont déjà l’habitude de regarder les compétitions sportives à la télévision. Je dois d’ailleurs mon prénom à une skieuse acrobatique française.

Je regarde donc les compétitions d’athlétisme à la TV avant même de commencer à fouler les pistes. Et c’est en regardant les championnats d’Europe de Göteborg en 2006 que je découvre la marche athlétique. Je ne me souviens plus si à l’époque le 50 km marche homme est retransmis dans son intégralité. Ce dont je suis sûre c’est qu’après la médaille d’or de Yohann Diniz cette année-là, il l’a été par la suite.

Yohann Diniz, pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, est un marcheur mondialement reconnu qui a beaucoup participé à la démocratisation de la marche athlétique en France. Depuis 2006, je ne rate aucune de ses compétitions retransmises à la TV. Je reste 3 h 45 scotchée à l’écran, souvent en pyjama – car le 50 km marche est la plupart du temps le matin – la mâchoire du bas tombant de plus en plus à mesure que les corps se désarticulent à l’image.

En 2007, je gagne un concours qui me permet d’assister aux championnats de France d’athlétisme qui ont lieu au Stade René Gaillard, Niort. Cette perspective me fait sauter de joie.

En août 2007, le club organise le déplacement jusqu’à Niort dans un car. Conformément aux stades en mesure d’accueillir une compétition de niveau national, la piste est de 400 m, en tartan rouge ocre, huit couloirs, deux tribunes parallèles aux deux lignes droites pour accueillir les nombreux·ses spectateurs·rices venus·es assister à un événement de cette ampleur.

Nous passons l’après-midi à cuire en haut d’une de ces tribunes, casquettés·es et créme-soleilés·es. Quand nous sommes trop desséchés·es, nous descendons avec des copains nous acheter une canette. Devant la buvette, un des gamins aperçoit une athlète qu’il a vu à la TV. Le groupe va à la rencontre de cette athlète pour lui demander de signer leur casquette. Je suis, je ne connais pas l’athlète, j’ai une casquette sur la tête, je ne me vois pas lui dire que je ne la connais pas alors que tous les autres ont fait signer leur casquette, je tends la mienne, elle la signe. Pendant un après-midi, je porte une casquette signée par une athlète inconnue. Aujourd’hui, j’ai perdu la casquette et l’identité de cette personne reste toujours un mystère.

On retourne en haut de la tribune. On y a une vue d’ensemble de la piste en plongée qui écrase les perspectives et rend toutes les performances beaucoup moins impressionnantes qu’à la TV. Le seul concours qui me marque c’est le 10 000 m marche.

C’est la fin de l’après-midi, les encadrants·es décident de décaler le départ du car de quelques minutes pour nous permettre d’assister au début de la course. Il y a Yohann Diniz au départ. Coup de pétard. À la sortie du premier virage, il devance le deuxième de plusieurs dizaines de mètres. En quelques tours, la course est pliée. Il se déplace sur la piste avec une rapidité saisissante.

Les accompagnateurs·rices sont obligés·es de m’arracher de mon fauteuil pour ne pas retarder le départ du car. Je ne verrais jamais la fin de cette course. Yohann Diniz a fini premier.

Moins d’un mois plus tard, je fixe pendant 3 h 45 la TV pour voir son 50 km aux championnats du monde d’Osaka.

Il devient vice-champion du monde.