Le tour des pistes #4

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

4e ÉTAPE : VIRAGES ET DOUCHE FROIDE

La saison hivernale athlétique est marquée par les cross-country et les compétitions en salle. Les cross ne se déroulent pas sur piste. Je m’abstiendrais donc d’en parler.

Mes premières compétitions hivernales ont lieu dans des gymnases au revêtement en goudron ou en plastique. Je foule une vraie piste d’athlétisme intérieure pour la première fois en décembre 2010. C’est le Stadium Bordeaux Lac. Je m’y rends pour concourir à la marche. Quand je rentre dans le bâtiment, je me rends compte que le stadium est immense. Alors, je me demande si moi et la marche ce ne serait pas devenu sérieux.

Il est muni d’une piste de 200 m en tartan rouge ocre, quatre couloirs, penchée dans les virages, mise à distance des tribunes par un vélodrome de 7 m de largeur, une différence de presque 10°c entre la piste sur laquelle il fait bon et les gradins dans lesquels on gèle.

Toute la journée, on entend les départs au starter électrique, le public qui s’enflamme l’espace de quelques secondes, et leurs encouragements qui s’estompent avec le choc sourd des sprinteurs·ses qui s’écrasent contre des amortisseurs en mousse en bout de piste. Il ne s’écoule qu’une poignée de minutes avant que la boucle ne reprenne.

La bande-son des concours se propage dans la salle comme dans une piscine couverte. On l’entend dès l’échauffement, qui se fait autour des gradins sur un carrelage qui aurait plutôt trouvé sa place dans un sellier. Échauffement lors duquel les marcheurs·ses regardent les autres dans le blanc des chaussures pour savoir s’il s’agit d’un·e concurrent·e. On reconnaît un·e marcheur·se d’abord à sa semelle qui est plus fine que sur les chaussures de course. On peut confirmer la première information en se tournant vers le visage de la personne : si le regard d’en face est tourné vers vos chaussures c’est assurément un·e concurrent·e.

Les athlètes n’ont le droit de se rendre sur la piste que trente minutes avant le début de leur concours, quand on les enjoint à rallier la chambre d’appel.

Comme je le disais plus tôt, je me rends au Stadium Bordeaux Lac pour concourir à la marche, sur 2000 puis 3000 m.

2000 m, c’est dix tours de pistes de 200 m. 2000 m, c’est vingt virages penchés dans lesquels tu te bats pour maintenir un geste juste tout en gardant une vitesse égale à la ligne droite.

3000 m, c’est quinze tours de pistes et autant d’occasions de te perdre dans le compte des tours. 3000 m, c’est trente virages penchés.

Ces fameux virages font de la marche sur piste intérieure une véritable épreuve technique. Certains·es athlètes s’y essaient et y renoncent. Ou bien les juges décident qu’iels doivent y renoncer, et les éliminent de la compétition. Cette structure de piste est un incubateur de faiblesses techniques, et les cartons rouges tombent comme des averses.

Je n’ai encore jamais reçu de carton rouge dans ma carrière d’athlète, pas même au stadium de Bordeaux Lac. J’ai à l’époque un entraîneur qui privilégie la technique aux performances chronométriques, et il tient à ce qu’elle reste irréprochable peu importe les conditions.

Les contraintes techniques ne faisant plus obstacles, le Stadium Bordeaux Lac a pu me voir m’approcher de mes meilleurs performances sur 2000 m en le bouclant en 11’07’‘0 en janvier 2012. En décembre 2013, je termine le 3000 m 16’57’‘42, qui sera longtemps ma meilleure performance en intérieure.

Le stadium de Bordeaux a cette particularité de calmer toute fierté excessive de fin de concours. Sur la piste, la température avoisine la vingtaine de degrés. En fin de course, on quitte la piste en débardeur, couvert de sueur. Le changement de température survient d’un coup le temps d’une montée d’escalier. L’air ambiant chute de 10°c. On arrive en haut, fatigué, tremblotant mais il faut encore parcourir une centaine de mètres pour trouver une veste. C’est la véritable dernière ligne droite du concours, et elle est bien plus laborieuse que celle sur la piste.

Et pour se débarrasser des dernières onces d’orgueil, passer par la douche froide est un bon achèvement. Après cela, on est prédisposé à monter dans la voiture de ses parents, regarder le stadium par la fenêtre et faire ce constat amer que l’on s’apprête à faire 230 km de bagnole aller-retour pour faire dix ou quinze tours de pistes.