Le tour des pistes #5

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

5e ÉTAPE : APOTHÉOSE ET DESCENTE

L’année 2011 m’amène la certitude que moi et la marche, c’est devenu sérieux. La concurrence devient difficile à trouver dans un rayon de 100 km autour d’Angoulême. Alors, il faut prendre la voiture et pousser mes explorations plus loin.

Je me rends une première fois au Stade Colette Besson, Saran en octobre 2011. Ce stade organise deux fois par an des journées nationales dédiées à la marche athlétique : une en octobre, nommée la « Journée nationale des jeunes à la marche » ; et une seconde au printemps appelée le « Critérium de printemps ». Il n’existe pas de championnats de France officiel pour les moins de seize ans, mais ces journées sont le rendez-vous de tous·tes les meilleurs·es marcheurs·ses français·es. Ce sont des championnats de France officieux.

Le stade de Saran n’a pourtant pas la capacité d’accueillir des championnats de France d’athlétisme. C’est une piste sobre de 400 m en tartan rouge ocre, huit couloirs, dure, un gradin en ciment avec des vestiaires dessous.

La journée nationale de la marche propose aux compétiteurs·rices de parcourir la plus longue distance sur un temps défini. J’ai treize ans, la durée est de 10 minutes. C’est court, la résistance n’est pas la capacité que j’ai de plus développé. Pourtant je finis deuxième sur une vingtaine d’athlètes venues de toute la France. Shot d’endorphine.

En avril 2012, je retourne à Saran pour le critérium de printemps cette fois pour un 3000 m marche.

Une course mémorable. Une vingtaine de filles au départ. Certaines ont la volonté de faire quelque chose de grand, d’autres de bouffer le plus d’adversaires possible. Un départ rapide. Partir plus lentement que les autres. Mais pas lentement, juste avoir trouvé la bonne allure dès le début. Être avant dernière à la fin du premier tour. Voir défaillir les autres, une par une. Maintenir son rythme avec facilité. Ne même pas avoir la sensation de « se faire mal ». Doubler une quinzaine de concurrentes, une par une. Être quatrième sur la ligne d’arrivée. Exploser son record : 16’19’‘3. Voir la troisième se faire éliminer après son arrivée. Finir sur le podium. Pinte d’endorphine. Une course mémorable.

Une course qui fait naître en moi une superstition. Celle de devoir mon salut à Devil on my shoulder de Billy Talent, écoutée en apercevant la piste depuis la voiture. Chanson que j’écouterais systématiquement avant mes compétitions pendant plusieurs années, jusqu’à ce que je décrète que c’est un comportement puéril et qui n’a, de toute manière, plus d’effet.

2012 est une bonne année pour mes performances sportives. En juin 2012, au Stade Beauvoir, Châteaudun, je bats mon record au 2000 m marche en même temps que le record de mon club dans ma catégorie : 10’41’‘61. Ce record est toujours en vigueur, il a manqué d’être battu en 2019, mais finalement ne l’a pas été.

2012 est une bonne année pour mes performances sportives, et c’est la dernière avant une longue traversée du désert. Déjà, l’année suivante, mes performances faiblissent sans qu’il n’y ait d’explications. En octobre 2012, je boucle sur la piste de Saran un 3000 m en 17’10’‘3. Je finis 6e de la course. Et les performances ne vont pas en s’arrangeant.

M’approcher de la barrière des 17 minutes me coûte soudain bien plus d’énergie qu’il m’en a fallu pour faire 16’19’’. Je tire, j’allonge, je crache, je relance, je m’accroche, je me fais mal en compétitions et à l’entraînement, mais je ne progresse pas. Au début de l’année 2013, je me blesse. Un mois d’arrêt. Trois pour se remettre à niveau. Mais je ne retrouve toujours pas le niveau de l’année 2012.

Je retourne à Saran en octobre 2013. 17’18’‘7 au 3000 m. Je finis 9e de la course. Je vois des concurrentes passer la barrière des 16 minutes, tandis que je suis bloquée à celle des 17 minutes. Une minute me sépare de mon record. En une minute je peux faire deux cents mètres. Et pendant plusieurs années, deux cents mètres avant la fin de la course je me dirais : « Avec le temps que tu fais là, tu avais fini ta course en 2012. ».

Et je continue de tirer, d’allonger, de cracher, de relancer, de m’accrocher, sans progresser. Et sans m’apercevoir que « se faire mal » se change en « se faire du mal ».