Le tour des pistes #6

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

6e ÉTAPE : SEULE ET ACCOMPAGNÉE

Ce qui me motive à continuer à faire des tours de pistes, c’est l’équipe. J’ai la chance d’avoir des camarades avec qui m’entraîner. Nous sommes quatre filles et un garçon. Parmi ces quatre filles, il y a deux quinquagénaires, l’une ancienne internationale de marche, l’autre ayant débutée trois ans plus tôt, une banquière quasi-trentenaire sur-motivée et moi, collégienne puis lycéenne chétive. Nous sommes au complet pour constituer une équipe de marcheuses à inscrire à la Coupe de France de relais. Nous nous inscrivons.

En octobre 2012, nous nous déplaçons au Parc Départemental de Parilly, Venissieux. Nous arrivons 4e de la course. Étonnement, et certitude de pouvoir accrocher le podium l’année suivante.

En octobre 2013, nous allons au Stade Henri-Lux, Saint Étienne. Je n’ai pas dit toute la vérité quand j’ai prétendu que ces week-ends consistaient à se rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir. Il y a des fois où nous sommes arrivés la veille, nous avons dormi dans l’hôtel Ibis, nous avons fait le tour de la piste plusieurs fois et nous sommes reparties.

Je m’abstiendrais de parler des hôtels Ibis par la suite. Je ne m’appesantirais pas non plus sur l’assiette de coquillettes avalée à 6 h 30 du matin quand on est la première relayeuse et que le départ est à 9 h 30. Retenez seulement que le samedi est consacré à l’aller en minibus, le dimanche à la compétition puis au retour.

Dimanche 9 h 30, il fait froid sur la piste en tartan rouge ocre, huit couloirs, jouxtée d’un grand gradin. La condition pour boucler une équipe de relayeuses en marche est que la première soit âgée de moins de dix-huit ans. Je suis donc cette première relayeuse. Pendant quatre ans, je parcours 2800 m puis je regarde mes camarades prolonger ma course. Ou devrais-je plutôt dire : notre course. L’adrénaline que ce soit un nous. Se moquer du chronomètre et faire le mieux possible, au nom du nous. Cette perspective me plaît beaucoup à cette époque où mes chronomètres ne sont que source d’insatisfaction.

Voir que son temps compte, que s’il n’était pas là, notre participation n’existerait même pas.

Voir que nos temps assemblés permettent de dépasser des athlètes qui vont au championnat de France Élite.

Voir que nos temps assemblés permettent de décrocher une médaille de bronze trois années de suite.

Être félicitées unanimement par tout le club à notre retour.

Tandis qu’à cette période, mes performances individuelles stagnent. En mars 2014, je suis sélectionnée pour la première fois aux championnats de France en salle. C’est à la Halle Stéphane Diagana, Lyon. Long trajet la veille. Dormir à l’hôtel Ibis. Le lendemain, se rendre à la piste. Piste de 200 m tartan bleu et gris, neuve, rebondissante, six couloirs, des gradins tout autour. S’échauffer, démarrer, tirer, allonger, cracher, relancer, s’accrocher, s’époumoner, mais rien n’y fait. Ce jour-là mon corps ne suit pas la cadence que j’essaye de lui imposer. Il me fait la nique. Il me chuchote : retour à la case départ. Et je finis avant-dernière en 17’10’‘80.

Silence pesant sur le chemin du retour. Mon entraîneur ne dit rien, mes parents ne disent rien, mais au dessus de leur tête je devine un voyant rouge clignotant. C’est le même qu’au dessus de la mienne : le voyant déception. À mon retour, mon club ne dira rien non plus. Désormais, chaque compétition me coûte une à deux semaines d’appréhension.

En septembre 2015, je descends à 17’56’‘9 au 3000 m.

En octobre 2015, ma participation à la coupe de France de relais se fait au prix de larmes. Nous nous rendons finalement au Stade d’Honneur Marcel Roustan, Salon-en-Provence. Dans le minibus, je tente de distraire mon esprit en lisant La critique de la raison pure de Kant. Je n’en garde pas beaucoup de souvenirs aujourd’hui.

Dodo hôtel. Réveil coquillettes. Départ pétard. Tirage de bras, allongeage de foulées, crachage de poumons, relançage, accrochage de podium. 3e place pour la troisième année de suite. Joie, tout de même.

Ce sera ma première et dernière compétition de la saison. Je suis en terminale, ma priorité est d’obtenir une mention au bac et de trouver une voie pour l’année suivante. La marche n’est plus dans mes priorités.

En mai 2016, je décide que je ne poserai plus les pieds sur une piste d’athlétisme. Je pratique l’athlétisme depuis 2005 sans interruption. Je détruis une partie des mes archives personnelles (carnet d’entraînements, articles de presse, photographies), persuadée que j’en ai fini avec la marche.