Le tour des pistes #7

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

7e ÉTAPE : BRETAGNE ET ESPOIR

Septembre 2017, Stade de Courtemanche, Rennes. Une piste de 400 m en tartan rouge ocre, huit couloirs, dure, rapiécée, gonflée par endroits, un gradin en ciment et une question : est-ce que c’est une bonne idée ?

Septembre 2017, après un an à préparer les concours des écoles d’art de France, après un an sans s’enfiler des lignes de tartan, après un an à manquer d’endorphine, je m’installe à Rennes. Je contacte un club d’athlétisme dès mon arrivée. Je dis que je suis marcheuse. On me demande dans quel club j’étais inscrite l’année précédente. Je réponds : aucun. On me répond : très bien – en sous-texte – on n’aura pas à payer les frais de mutation. Je dis que je ne veux plus faire de compétitions. On me convainc tout de même de prendre une licence compétition « au cas où ».

J’ai plaisir à reprendre l’entraînement sans objectif de compétition. Nous sommes deux à nous entraîner à la marche, nous avons le même âge, ça me suffit. Mais quand vient décembre, l’entraîneur nous dit : il y a une compétition au Stade Robert Poirier (Rennes) ce week-end, je vous y inscris ?

Douche froide – égale à celle du Stadium Bordeaux Lac – je n’ai pas vaincu l’appréhension contractée quelques années plus tôt. On me dit que c’est juste à côté et que ce sera comme un entraînement. Je sais que non, mais j’ai envie d’y croire et j’accepte qu’on m’y inscrive, plus par curiosité de voir comment mon corps réagit à la nouvelle que par envie.

La veille, je m’aperçois que j’ai perdu l’habitude de faire mon sac pour la compétition. Mais cette fois, je n’ai qu’à petit-déjeuner le matin, m’habiller, prendre le métro et je suis sur la piste. Pas de centaines de kilomètres de voiture pour l’atteindre, c’est à côté. J’ai tellement perdu l’habitude que j’en oublie les épingles à nourrice pour accrocher le dossard. Je suis obligée d’en emprunter à des gens. Je me sens novice.

Je m’échauffe, je retrouve les coups d’œil en deux temps – chaussures-visage – qui ne trompent personne. Mais je ne connais personne et personne ne me connaît. Ça me rassure. Je n’ai rien à prouver. La piste est neuve, tartan orange et rouge, six couloirs, penchés dans les virages. L’air est sec, très vite on a des difficultés à se lubrifier la gorge avec notre salive, mais ça je m’en rendrai compte pendant la course.

Coup de pétard, 3000 m, une course oubliable, 17’36’‘87 à l’arrivée. Alors que deux ans plus tôt j’aurais trouvé cela décevant, je trouve cela « pas si mal ». Au point de réitérer l’expérience quelques mois plus tard.

Janvier 2018, Salle Robert Poirier, 18’10’‘06. Cette fois, j’ai l’envie mais le corps ne suit pas. Je trouverai une explication de cette faiblesse plus tard dans des analyses sanguines.

Ces compétitions me permettent de rencontrer une marcheuse du club de Cesson-Sévigné. Elle me dit que le jeudi soir, c’est l’entraînement technique sur la piste de Cesson. Elle nous propose à ma camarade d’entraînement et moi-même de nous joindre à leur groupe. Nous acceptons. Quelques jours plus tard, nous nous rendons au Stade Municipal de Cesson-Sévigné. Piste de 400 m en tartan rouge ocre, huit couloirs, dure, un gradin en ciment avec des vestiaires en dessous. C’est en arrivant sur la piste que je réalise que je suis déjà venue ici.

Deux années de suite, en 2012 et 2013, je participe à un stage nommé HORIZON 2020. Ces stages ont pour vocation de repérer les athlètes qui pourraient concourir aux JO de 2020. En juillet 2013, le stage a lieu à Cesson-Sévigné et nous nous entraînons pendant cinq jours sur cette même piste.

En 2018, je vois en celle-ci une image de mon parcours d’athlète : une infrastructure prometteuse qui s’est dégradée bien trop vite.

En mai 2018, je concours sur cette même piste par un temps caniculaire. Je finis en 18’37’‘69 au bord du malaise.

En novembre 2018, je passe dans la catégorie Espoir. Je trouve cela très ironique.

En janvier 2019, à la Salle Robert Poirier, je finis un 3000 m en 17’04’‘15. Je ne trouve plus mon passage dans la catégorie Espoir ironique du tout.