Le tour des pistes #8

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

8e ÉTAPE : SAINTS ET ICÔNES PLASTIFIÉES

Mon arrivée en Bretagne change beaucoup de paramètres. Ici, la concurrence existe, même je suis loin d’être dans les premières. Parfois, nous sommes tellement nombreuses que nous sommes divisées en deux séries. Et je me stabilise à un temps ingrat qui pourrait se trouver à la fin de la meilleure série ou au début de la seconde.

En 2018, je rencontre un ancien entraîneur de marche qui accepte de reprendre du service le temps de quelques séances techniques. Il vient le mardi suivant nous entraîner, et celui d’après, et celui d’encore après… À ce jour, il n’a pas encore arrêté de venir.

Il apporte une exigence technique qui manquait à mon geste depuis ma reprise de l’entraînement. J’enfile les kilomètres, le mardi, le jeudi et le dimanche. Et cette exigence paye.

En mars 2019, il me dit qu’il y a bientôt une compétition à Saint-Brieuc, c’est soit 3 000 m, soit une heure de marche. Je n’ai jamais fait l’heure de marche en compétition. Le dimanche suivant, je fais une heure et demi pour voir. Je m’inscris à l’heure de marche.

Quelques jours plus tard, je foule le Stade Hélène Boucher, Saint-Brieuc. Je réalise seulement que c’était peut-être inconscient de s’inscrire pour l’heure de marche alors que je ne suis entraînée qu’au 3000 m. La piste est vieille : 400 m, en tartan rouge ocre, dure, huit couloirs, des marches goudronnées longent la dernière ligne droite pour feindre un gradin.

Coup de pétard. Je suis inscrite avec une distance prévisionnelle de 10 000 m à l’heure. J’ai calculé pendant le trajet en voiture que ça ferait 2 min 24 au tour pendant vingt-cinq tours de pistes. Ça me paraît faisable, mais je n’ai aucune certitude d’y arriver.

Je ne pars pas vite, je m’applique à rester au plus proche des temps prévisionnels calculés. Très vite, c’est déjà la moitié du temps, je ne l’ai pas vu passer. Je suis bien, j’ai bouclé les 5000 m en moins d’une demi-heure mais je sais que le plus dur est à venir. Je faiblis légèrement. Au coup de pétard de la dernière minute, je suis dans les derniers deux cents mètres. Ça peut encore le faire. Je m’arrache. Et à une heure de course, je franchis la ligne d’arrivée.

Les juges arbitres viennent à ma rencontre : j’ai fait 10 000 m pile en une heure. Je ressens un moment la satisfaction du pompiste qui réussit à avoir un montant rond en remplissant le réservoir d’un véhicule. Au classement national, c’est une performance IR2 (interrégionale 2). Mes performances au 3 000 m n’ont jamais excédé le niveau IR3.

Cet épisode débloque quelque chose en moi. Quelques mois plus tard, je vais au Stade Municipal Ty Colo, Saint-Renan à l’occasion du premier tour des interclubs. Piste 400 m, en tartan rouge ocre, souple, huit couloirs, une tribune massive mais qui n’empêche pas la piste d’être exposée au vent. Et ce jour-là, il y a du vent. Je finis pourtant le 3000 m en 17’03’‘10. Cela fait des années que je ne me suis pas autant rapprochée de la barrière des 17 minutes. Avec des conditions météorologiques favorables, il ne fait aucun doute que je l’aurais dépassée.

En janvier 2020, je me rends à la Salle Maryvonne Dupureur, Saint-Brieuc, inaugurée quelques mois plutôt. La salle ressemble en tout point à celle de Rennes, à l’exception des ornements. Comme à Rennes, elle est vitrée à la base et sur toute sa circonférence. Ici, on a collé sur les vitres des icônes plastifiées – silhouettes d’athlètes concourant dans toutes les disciplines athlétiques – à l’exception d’une : la marche. Je me dis que l’offense est un peu trop grosse, qu’on n’affiche plus aussi frontalement son désintérêt pour la marche et que la silhouette doit se retrouver ailleurs. Je finis par la trouver. Il y en a même deux : un marcheur et une marcheuse, collées sur la porte des chiottes. Alors je ne sais plus choisir entre le rire et les larmes.

Je me rends finalement à la chambre d’appel, puis au départ. Je suis dans la seconde série. Je n’ai aucun objectif en tête, je ne me suis même pas vraiment préparée à cette compétition. Départ, je suis rapidement devant, puis je creuse l’écart. Les temps de passages au tour sont bons mais je ne m’en rends pas compte tout de suite. Je faiblis un peu vers la fin. Arrivée, j’ai fait 16’41’‘43. Je mets plusieurs minutes à réaliser que j’ai de nouveau passé la barrière des 17 minutes, et largement. Je réaliserai encore plus tard que c’est mon record sur 3000 m en salle. Et je n’ai même pas écouté Devil on my shoulder avant la course.

Au début du mois de mars 2020, je retourne au Stade Hélène Boucher pour réitérer l’heure de marche. Je fais 9992 m dans des conditions météorologiques défavorables. Une performance qui annonce une suite de saison prometteuse, mais qui n’aura pas lieu pour cause de pandémie.