Le tour des pistes #9

Il y en a qui font le tour de France, s’arrêtent dans une ville quelques jours pour en découvrir ses richesses, puis partent à la rencontre d’une autre. Jusqu’à une période avancée de mon existence, je quittais ma ville natale uniquement pour faire des déplacements sportifs. Mes week-ends étaient occupés à « me rendre dans une ville, trouver sa piste d’athlétisme, en faire le tour plusieurs fois et repartir ». J’ai arpenté la France, mais je n’en ai vu que les pistes d’athlétisme. Je vous propose un récit autobiographique sous la forme d’un tour de France des pistes que j’ai foulées. Le voyage se fera en neuf étapes et un épilogue, ne respectera aucune chronologie, aucune rigueur scientifique ou typologique, et ne se refusera pas de digresser.

9e ÉTAPE : INTERCLUBS ET FAN-CLUBS

Chaque année, le mois de mai est une période décisive pour les clubs d’athlétisme. C’est le mois des interclubs. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une compétition en deux tours qui permet d’établir un classement des clubs de France dans différentes divisions ; la meilleure étant la division Élite, puis Nationale 1A, puis 1B, 1C, vient ensuite la 2A, etc.

Chaque club doit présenter deux athlètes au masculin et au féminin pour toutes les disciplines qui se concourent sur piste. Étant peu nombreuses dans mon club rennais à concourir à la marche, je me retrouve dans l’équipe 1 pour concourir au 3000 m marche en Nationale 1A. Le premier tour des interclubs a lieu traditionnellement le premier week-end de mai, et il fait se confronter les clubs à une échelle locale. Le second tour a lieu deux semaines plus tard et il répartit les clubs sur toute la France en fonction du nombre de points atteint par l’équipe au premier tour.

Ainsi en mai 2018, l’équipe 1 de mon club rennais est amenée à concourir à Reims pour le second tour. Nous partons la veille dans un car festif. Nous dormons à l’hôtel Ibis. Le lendemain, nous prenons le tramway pour nous rendre au Stade Régional Georges-Hébert, Reims. Sur la piste, il y a du tartan rouge ocre, il y a huit couloirs et surtout, il y a Yohann Diniz.

Yohann Diniz est recordman du monde sur 50 km marche. Yohann Diniz est là, pour la simple et bonne raison qu’il est licencié dans le club de Reims qui accueille la compétition. Il va concourir les 5000 m marche quelques minutes avant le 3000 m. Il devance le deuxième de deux tours sans trop d’effort. Il a rempli son contrat auprès de son équipe, il se range en bord de piste comme tous les autres. Peut-être a-t-il cédé à un sandwich-merguez sur les coups de midi.

Quelques minutes plus tard, je concours au 3000 m marche. Je démarre calmement, j’allonge sans tirer, je m’accroche sans cracher, je n’arrive pas au bord de l’asphyxie mais essoufflée comme il le faut. Le temps n’est pas remarquable à l’arrivée. Mais ce que j’atteins est bien plus important qu’une performance. Je retrouve quelque chose mais j’avais perdu depuis beaucoup trop longtemps : de bonnes sensations.

Je retrouve les sensations de 2012, et je sais que c’est avec elles que je vais pouvoir progresser.

J’ai rempli mon contrat auprès de mon équipe – à savoir j’ai terminé la course – je me range en bord de piste comme tous les autres. Aux interclubs, il y en a qui battent des records du monde, et il y en a qui sont contents d’avoir de bonnes sensations.

Un an plus tard, le second tour des interclubs se déroule au Stade Georges Suant, Antony. Un bus part la veille, mais je ne suis pas dedans. Je suis en stage. Il se termine le jour-même de la compétition après minuit. J’ai du mal à m’endormir, je n’arrive pas à trouver le sommeil avant 2 h. Je me réveille à 6 h 45, heure à laquelle le minibus en direction des Hauts-de-Seine est censé démarrer. Je n’ai pas entendu mon réveil. J’attrape mon sac et mon vélo, je trace.

13 minutes et 13 appels manqués plus tard j’arrive au stade en trombe. Je monte dans le bus et il part immédiatement. Je suis essoufflée, je ne sais même pas si j’ai amené toutes mes affaires ; j’ai le temps du trajet pour me concentrer sur mon objectif. Deux semaines plutôt, j’ai bouclé mon 3000 m en 17’03’‘10 à Saint-Renan. Je n’ai jamais été aussi près de la barrière des 17 minutes.

Nous arrivons à Antony. Sur la piste, il y a du tartan rouge ocre, huit couloirs et Kévin Mayer.

Aux interclubs, il y en a qui battent des records du monde, et il y en a qui espèrent passer la barrière des 17 minutes au 3000 m marche mais qui ne sont pas foutus d’entendre leur réveil.

Je suis tombée de mon lit pour atterrir au départ d’une course. Mais ça fait un an que j’ai retrouvé les bonnes sensations, ça fait un an que je m’entraîne avec, je suis prête. 11 h : coup de pétard. Je démarre dans les temps, je m’applique, j’allonge sans tirer, je souffle bien, je m’accroche, j’arrive essoufflée.

Ce n’est pas le record du monde, mais c’est un exploit dans mon monde. C’est un exploit dans mon monde de chair et de sang, c’est un exploit dans mes vingt-et-une premières années de vie, c’est un exploit dans cette journée : il est 11 heures 16 minutes et 53 secondes. J’ai fini ma course.